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Management: il faut préférer l'équipe de direction au manager providentiel [ Jack Salom - L'Agefi - 22.06.2006 ]
Aujourd’hui,
face aux exigences du temps, les entreprises doivent former des
équipes de direction, en mesure de percevoir et de gérer
les enjeux dans leur globalité.
Pour
acquérir des compétences et préparer leur
réussite, de nombreux jeunes font aujourd’hui des
études de plus en plus longues. Ils apprennent les sciences,
l’ingénierie ou la finance, persuadés par leurs
aînés et parents qu’une voie
spécialisée est nécessaire, voire suffisante, pour
assurer leur carrière. La plupart de ces ingénieurs,
scientifiques ou professionnels de la finance restent fidèles
à leur(s) expertise(s) d’origine, tout au long de leur vie
active. Toutefois, assez rapidement, leurs fonctions nécessitent
un regard et un jugement leur permettant d’analyser et
résoudre judicieusement des situations sortant du cadre de leurs
compétences spécifiques. Souvent, ils se prennent au jeu
et pensent maîtriser ces domaines nouveaux. Exemples connus: des
scientifiques ou chercheurs devenus chefs d’entreprise, des
vendeurs et commerciaux devenus entrepreneurs.
Double formation: est-ce la solution ?
Par ailleurs, certains parviennent à acquérir deux
formations. Bénéficiant d’un «plus»
manifeste, ils s’imposent plus rapidement au sein des
entreprises, qui raffolent de ces professionnels plus
généralistes, disposant de formations différentes,
mais complémentaires. Exemples les plus fréquents: des
études d’ingénieur ou d’économie
associées à un diplôme de management, voire de
droit. Même la médecine commence à être
complétée par du management ou de
l’ingénierie. Le bon sens laisse à penser que cette
combinaison de savoirs différents assure de meilleurs
résultats pratiques, surtout si les circonstances exigent une
vision plus large. Faut-il donc en conclure que c’est la
meilleure voie pour faire face à la complexité?
Malheureusement, les dures réalités du terrain
contredisent souvent ce raisonnement simplificateur. Car, dans un
cerveau, la juxtaposition de compétences différentes ne
se traduit pas nécessairement par une intégration
réussie.
Autre évolution à
considérer: la croissance exponentielle des connaissances,
nourrie par les progrès de la recherche, conduit à une
spécialisation toujours plus poussée. Ainsi, de plus en
plus de professionnels s’isolent dans une connaissance
extrêmement pointue, devenant dès lors relativement
incompétents dès qu’ils émergent de leur
bulle. C’est le grand paradoxe: alors même que les
mathématiques, l’informatique et la micro
électronique rejoignent la biologie moléculaire, la
génétique, la médecine et les sciences du vivant,
l’esprit humain semble rétrécir plutôt que de
devenir universel. Mais, face aux avances du progrès, notre
esprit peut-il encore prétendre à une perception aussi
globale? Dès lors, quelle est la solution? Réunir autour
d’un même projet des spécialistes de domaines qui ne
connaissent rien, ou presque, à celui de leur collègue.
Mais cette approche est encore loin d’être
généralisée. Dans cet esprit, les efforts de
l’EPFL, qui cherche à développer des proj ets
réellement multidisciplinaires, méritent
d’être salués. Dans le monde scientifique, la
spécialisation à outrance travaille donc
«contre» la nécessité de
l’élargissement de l’esprit. Cela est normal, mais
contribue à réduire encore davantage le nombre de vrais
généralistes, à la fois performants et disponibles.
Difficile d’être compétent en tout
Dans une vie professionnelle qui devient, elle aussi, toujours plus
complexe, voire confuse, comment développer et gérer sa
carrière? La difficulté est souvent de réussir une
évolution ou reconversion professionnelle qui permette
d’intégrer avec succès, dans un même cerveau,
des compétences et aptitudes différentes les unes des
autres. En effet, il est ardu de les faire fonctionner ensemble et en
harmonie face aux nouveaux défis. L’expérience
démontre que les directeurs financiers deviennent rarement de
bons directeurs de marketing et que les responsables de la recherche ne
sont pas nécessairement des pros de la commercialisation. Chacun
«reste» dans sa spécialité, en
s’imaginant que son intelligence et son expérience lui
suffisent et lui permettent de tout comprendre et tout gérer.
Des directeurs financiers ou juridiques devenus directeurs
généraux l’apprennent souvent à leurs
dépens et à celui de leur firme.
Va-t-on vers une ébauche de solution ?
Alors, que faire, surtout si les formations de base et les
carrières qui en découlent développent toujours
plus les spécialités ou aptitudes particulières?
Certes, il existe des programmes de management et de leadership
(MBA’s ou Executive MBA’s), parfois excellents, mais
axés avant tout sur d’autres formations
spécialisées et unidimensionnelles, orientées
marchés, marketing et finance. Or,
«l’immiscibilité» des compétences
distinctes reprend le dessus dès que les problèmes
managériaux se compliquent. Peu de cadres dirigeants sont
aujourd’hui capables de poser et résoudre en concordance
et simultanéité tous les problèmes contribuant
à la situation complexe d’une entreprise face à ses
défis.
Il est grand temps d’en prendre
conscience. Et, en conséquence, de privilégier des
approches de résolution de problèmes multidisciplinaires,
en misant sur la complémentarité des compétences
et expériences des cadres. Cela, dès le premier stade de
la formation au management.
Pour les managers persuadés de
l’universalité de leurs aptitudes, il est temps de faire
preuve de plus d’humilité et d’ouverture aux avis
des autres. Surtout, dans les cours de management, il est
désormais essentiel d’enseigner des méthodes ou,
mieux encore, des approches et attitudes permettant de faire face aux
défis des entreprises, en intégrant non seulement des
critères financiers et stratégiques, mais aussi leurs
dimensions politiques, sociales, psychologiques et humaines.
Trop de spécialistes, devenus
de mauvais généralistes, font encore des victimes.
Aujourd’hui, face aux exigences du temps, les entreprises doivent
comprendre qu’elles ne doivent plus rechercher le manager
providentiel, car les oiseaux rares se font toujours plus rares, mais
former de véritables équipes de direction, en mesure de
percevoir et gérer les enjeux dans leur globalité.
Pour le management, les défis sont multidimensionnels
Pour une entreprise du 3ème millénaire, il est une forme
encore plus insidieuse de l’incapacité à relever
des défis multidimensionnels et à prendre des
décisions porteuses de réussite: l’approche
réductrice des problèmes qui ramène le management
d’une entreprise à l’application d’un simple
«Business Plan» unidimensionnel, voire même au seul
respect des «impératifs financiers». Les
médias raffolent des histoires d’entreprises en
désarroi, faute de disposer d’un management capable
d’attaquer les problèmes dans leur globalité,
intégrant et conciliant intelligemment toutes les dimensions
impliquées. En d’autres termes, il importe de
résoudre un système d’équations englobant
des aspects commerciaux, financiers, sociaux, humains, politiques ou
stratégiques. Car c’est la seule façon
d’éviter drames humains, licenciements, grèves,
paralysies de secteurs économiques ou régions
entières, voire ces échecs flamboyants et spectaculaires
qu’ont été ceux de Swissair, André & Cie
et autres.
Le secteur public est aussi concerné
Le secteur public n’échappe pas à cette
problématique. Il fait même partie du peloton de
tête des organisations incapables de réussir à
résoudre simultanément les multiples équations
d’un même défi ou problème. Les
déficits financiers chroniques ou les manquements en
efficacité et/ou qualité des services rendus par les
administrations publiques en sont des exemples évidents. Le
désastre du fameux CPE, en France, est un autre exemple de ce
postulat: un projet nécessaire, mais mal conçu, mal
négocié, mal lancé, mal communiqué et mal
géré. Sans parler des innombrables projets de
génie civil et d’infrastructures qui coûtent un
multiple du prix auquel ils avaient été
budgétés.
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