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Blanchiment : la paille et la poutre
[ Eric-A. Denzler - Le Temps - 22.03.2006 ]

Gros titre, en première page d’un quotidien romand : « Blanchiment d’argent sale : la Suisse reste une passoire. » C’est, du moins, l’avis d’une ONG anglo-saxonne, qui reconnaît que des progrès ont été réalisés, certes, mais qui exige un durcissement supplémentaire de notre arsenal législatif.

Cette nouvelle accusation ne doit pas étonner. Car la place suisse est la cible de puissants concurrents. Dans un journal alémanique, Josef Ackerman, grand patron de la Deutsche Bank, n’a pas hésité à souligner : « les autres places financières ne voient pas d’un bon œil le succès du private banking suisse ».
   
Cette concurrence se traduit par des pressions permanentes, médiatiques et politiques, qui trouvent toujours une forte résonance dans notre pays, malheureusement. Résultat : alors qu’ils devraient être fiers de leur place financière, trop de Suisses en ont mauvaise conscience…

On peut donc regretter que nos médias s’intéressent si peu aux places financières concurrentes. Exemple récent : Callum McCarthy, patron de la Financial Service Authority (FSA), autorité de surveillance de la place londonienne, vient de lancer un cri d’alarme : « la City est gangrenée par l’argent du crime ». Selon la FSA, les fraudes se montent à quelque 32 milliards de francs par année et le blanchiment d’argent sale à quelque 56 milliards de francs. Curieusement, la presse suisse n’a pas évoqué cette troublante information, pourtant largement répercutée par ses confrères européens.

Encore plus déconcertant, surtout après cette mise en garde : la même autorité de surveillance britannique vient de décider de supprimer tout son arsenal de directives anti-blanchiment, qui sera remplacé par un Code de conduite beaucoup plus souple. Raison de cette décision : la bureaucratie imposée aux banques se révélait trop lourde et trop coûteuse…

Dans la foulée, toujours dans le but de renforcer la compétitivité de sa place financière,  la FSA va alléger les charges de contrôle et de révision comptable des 27'000 banques ou acteurs financiers qui lui sont soumis. Les obligations de 24'300 instituts financiers (90% du total) seront fortement allégées. Plus fort encore, 9'000 firmes financières ne seront même plus obligées de faire réviser leurs comptes par un organe extérieur.
 
Rappelons aussi que – contrairement à la Suisse – la même FSA s’est refusée à imposer aux acteurs financiers britanniques une véritable identification de leurs clients. Son argument majeur : ce contrôle d’identité aurait coûté quelque 170 millions de livres et, donc, réduit la compétitivité de la place financière londonienne.

Enfin, alors que la presse britannique ne cesse de critiquer la fiscalité suisse, le dernier Wealth Management Forum a opportunément mis en évidence que Londres est un formidable paradis fiscal. Sans oublier ses annexes telles que Jersey, Guernesey, l’Île de Man, Gibraltar ou les Îles Vierges Britanniques.

Pour leur part, les Etats-Unis obligent les clients des banques suisses à remplir et signer un questionnaire de plusieurs pages s’ils veulent détenir des titres américains. Par contre, à New York ou dans l’Etat du Delaware, on peut créer des sociétés à responsabilité limitée (Limited Liability Companies) échappant à toute obligation d’identification de leurs actionnaires et managers.

On ne le répétera jamais assez : en matière d’identification des clients et de lutte contre l’argent sale, aucun Etat n’applique des règles aussi rigoureuses que la Suisse. La mauvaise conscience n’est donc pas de mise. Et nous devrions répondre avec plus de fermeté au moralisme à géométrie variable des accusations et pressions, bien hypocrites, de nos concurrents.

Avec ses 200'000 emplois, la place financière suisse assure, à elle seule, 14% du produit national et contribue fortement aux recettes fiscales de la Confédération, des cantons et des villes. Sans place financière, que resterait-il de notre Etat social ? Apprenons donc à la défendre avec sérénité et conviction face à nos concurrents étrangers.

Pour leur part, plutôt que de faire du zèle, nos Autorités ne devraient imposer à nos banques que les seules mesures réellement appliquées par nos grands concurrents.

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