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L'excellence passe par la réforme de l'éducation et du fédéralisme
[ Eric-A. Denzler - Le Temps - 10.05.2006 ]
Il y a 150 ans, nos ancêtres
plongeaient dans la révolution industrielle. Le chemin de fer
mettait la ville à trois heures de la campagne, la vapeur allait
révolutionner l'industrie manufacturière. En 2006, nous
vivons au rythme de l'information instantanée. Internet et les
autres médias électroniques engendrent une grande
transparence globale. Notre système de référence,
après avoir été local, puis régional, est
devenu planétaire.
Il en résulte une formidable poussée technologique,
éducative et commerciale, qui multiplie les articles de
qualité à bas prix et produit déjà des
élites techniques et financières égales ou
supérieures aux nôtres, mais à des salaires
défiant toute concurrence. La Chine et l'Inde n'ont pas
seulement des taux de croissance époustouflants, mais leurs
produits – fabriqués par des ingénieurs de plus en
plus compétents – sont de plus en plus fiables.
L'Asie n'est pas le seul continent en mouvement. En Europe même,
les pays du futur se profilent. Face à une France et une Italie
asphyxiées par leur chômage, a-t-on assez pris conscience
de la volonté d'innovation et de l'esprit d'entreprise qui
animent les pays de l'Est européen? Hongrie, Slovaquie ou
Pologne – dont le seul véritable atout est la
qualité de leur formation – s'adaptent à toute
allure.
C'est en Estonie, nouvelle Silicon Valley de la Baltique, que se sont
développées les deux plus belles start-up
européennes de ces dernières années: Skype
(téléphone gratuit via Internet) et Playtech, qui vient
de réaliser une entrée remarquée en Bourse de
Londres (plus d'un milliard de dollars)...
C ette évolution brutale nous confronte à un choix
incontournable. Soit tenter à tout prix de conserver les
avantages sociaux, comme la France, et voir le niveau de vie baisser
rapidement, soit nous développer et atteindre en tout
l'excellence qui, seule, garantit une haute valeur ajoutée.
Alors que la gauche évoque une société à
deux vitesses et freine le développement de nos
économies, les élites des pays du BRIC –
Brésil, Russie, Inde et Chine – agissent et font passer
leurs pays du Moyen Age au futur à une vitesse record.
Il est temps de nous remettre en question et de retrouver les valeurs
traditionnelles qui ont fait la force de la Suisse. Nos
ingénieurs sont toujours aussi bons, mais leurs collègues
de l'Est et de l'Asie les rattrapent, voire les dépassent. Nous
sommes fiers de parler nos langues nationales, mais la maîtrise
de l'anglais – désormais langue universelle – n'est
pas suffisante. Sans vouloir, à tout prix, rejoindre une Europe
figée dans ses contradictions, notre intégration
écopolitique aux nouvelles exigences mondiales devient urgente.
Seul pays tolérant 26 gouvernements pour 7 millions d'habitants,
notre cantonalisme outrancier asphyxie tous les développements.
Non seulement des entreprises renoncent à venir s'établir
en Suisse, telle Amgen. Mais certaines de nos industries, comme la
pharma bâloise, délocalisent de plus en plus. Pire: elles
ne délocalisent pas des emplois sans grande qualification mais,
au contraire, leur recherche de pointe, handicapée chez nous par
trop de pressions réglementaires ou écologistes.
Notre culture du compromis ne résiste pas aux attitudes
conquérantes des élites étrangères. Notre
système de milice ne résiste pas à la
spécialisation qui prévaut ailleurs. Notre enseignement
est bon, mais seule une poignée d'écoles, telles l'EPFZ,
l'EPFL, l'Université de Saint-Gall et l'IMD, atteignent un
niveau comparable aux meilleurs instituts étrangers.
Si nous voulons sauvegarder notre compétitivité –
qui conditionne notre niveau de vie et le maintien d'un Etat social
– il nous faut atteindre l'excellence. Cela passe par deux
mesures essentielles: réformer l'éducation et
réformer le fédéralisme. Quelle que soit la
solution politique adoptée, il devient indispensable d'unifier
l'éducation primaire et secondaire. Dans un pays actif à
75% dans le tertiaire, la nécessaire mobilité des cadres
est freinée par des systèmes d'éducation
spécifiques à chaque canton, qui rendent tout
déménagement difficile pour les familles avec enfants.
De plus, la querelle de savoir si les enfants doivent apprendre une ou
deux langues étrangères est ridicule. C'est avant dix ans
qu'ils sont le plus réceptifs. Suisses ou étrangers, les
enfants de diplomates le démontrent à l'évidence:
outre leur langue maternelle, ils acquièrent facilement deux
langues étrangères. Ce sont, hélas, les
professeurs qui ne veulent ou ne peuvent pas faire l'effort
nécessaire.
Pour 7 millions d'habitants, est-il réaliste d'avoir entre 8 et
10 universités, surtout si elles sont financées par des
cantons aux moyens très inégaux? Gardons les campus
existants, spécialisons-les, mais de grâce ayons une
université en Suisse romande, deux en Suisse alémanique
et donnons-leur les moyens d'être compétitives par rapport
aux meilleurs instituts mondiaux. Les écoles polytechniques
fédérales, elles, y sont bien parvenues.
Au niveau politique, le fédéralisme offre certes de
nombreux avantages, dont il serait regrettable de se passer. Mais
faut-il pour cela atomiser le pouvoir entre 26 cantons? Ou,
plutôt, le concentrer sur cinq ou six régions? Notre
système politique et éducatif engendre aujourd'hui un
gaspillage phénoménal.
N ous dissertons encore sur le nombre de langues à enseigner,
alors que les écoles privées qui pratiquent depuis
longtemps le bilinguisme refusent du monde. Des pays naguère
situés dans les profondeurs du classement des pays les plus
compétitifs nous dépassent, telles la Finlande et
l'Irlande. La qualité de vision prospective de nos gouvernants
tend vers zéro et engendre un blocage permanent à tous
les niveaux, qu'il s'agisse d'autoroutes, de nouvelles implantations
industrielles, de création d'entreprises ou d'aménagement
du territoire.
Sans excellence à tous les niveaux, la Suisse ne regagnera plus
jamais la position dans le classement des nations les plus
compétitives qui était la sienne il y a encore dix ans.
Nos acquis culturels et économiques sont forts, notre
démocratie éprouvée. Notre situation
géographique est idéale. Notre population travaille dur.
Ce qui nous manque, c'est d'accepter de nous comparer aux meilleurs, de
réformer nos systèmes pour les adapter au XXIe
siècle et de nous inspirer des grands pionniers qui ont fait la
Suisse moderne. Il suffit d'une petite étincelle pour que nous
comptions à nouveau au nombre des meilleurs, sans pour autant
perdre notre identité. Si nous le voulons, nous pouvons
réussir.
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