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Interview: Grands Patrons: Vrais managers ou mercenaires grassement payés?
[ Marian STEPCZYNSKI - Banque & Finance - Mars/Avril 2007 ]
Depuis dix ans à la tête du cabinet de conseil en management et en ressources humaines qu’il a créé à Nyon, Eric-A. Denzler, diplômé du Poly de Zurich est actif depuis près de trente ans dans ce domaine. Il ne mâche pas ses mots à propos du rôle des conseils d’administration. Il voit dans leur manque de professionnalisme l’une des principales raisons pour lesquelles les grands managers d’aujourd’hui obtiennent parfois des rémunérations astronomiques.
Banque & Finance: Il semble que l’écart entre les rémunérations des «top managers» et les salaires de base ait commencé à se creuser sérieusement au début des années 80 aux Etats-Unis, et plus tard en Europe. Selon certains analystes, comme ceux de The Economist, l’une des raisons principales de cette évolution tiendrait à la multiplication des opérations de «buy out» à partir de cette date. Partagez-vous cette opinion?
ERIC-A. DENZLER: Je ne sais pas si cela a
vraiment débuté à ce moment-là. Ce qui est
vrai, c’est qu’au moment où j’ai commencé
le métier que je fais, autrement dit il y a une
trentaine d’années, on n’en était pas du tout
là. On connaissait les salaires des dirigeants
de l’UBS (c’étaient quelques centaines de
milliers de francs), mais à coup sûr un
Philippe de Weck ne gagnait pas à l’époque
ce que gagne un Marcel Ospel aujourd’hui.
Même en tenant compte de l’inflation, de la
taille des entreprises et de tout ce que vous
voulez, il y a des années-lumières entre les
deux. L’écart a dû se multiplier au moins par
dix. Mais tout cela est très subjectif, vous en
conviendrez.
B&F: Quelles sont, selon vous, les raisons
pour lesquelles l’écart s’est tant creusé?
E.-A.D.: Autrefois, les entrepreneurs étaient
des actionnaires. Ils mettaient leurs billes sur la table et, si cela ne marchait pas, ils les
perdaient. Aujourd’hui, qui sont les actionnaires?
Je ne vous parle pas de Warren
Buffet ou de Richard Branson: il y a
quelques notables exceptions. La plus
grande partie des actionnaires d’aujourd’hui,
ce sont des fonds de pension. Or, s’il
n’y avait pas des managers professionnels
de pointe, prêts à prendre des risques
majeurs – moins pour eux, c’est vrai, que
pour les entreprises –, où irions-nous? Nous
ne serions plus en régime capitaliste, mais
en économie planifiée, comme sous le communisme!
Regardez les responsables des caisses de pension: ils tremblent à l’idée de
perdre de l’argent sur leurs investissements!
Je ne dis pas que ce n’est pas
normal, mais tout de même. Au-delà de
l’écart dû à l’irruption des raiders et à
certaines évolutions observées sur les
marchés financiers – comme dans tout
système, il y a des exagérations –, je me dis
que les managers que j’appelle professionnels
ont remplacé l’entrepreneur d’antan: ils
prennent des risques, également à titre
personnel, risques que l’on peut comparer,
toutes proportions gardées, à ceux que
prenait cet entrepreneur. Regardez Mario
Corti, c’est un bon exemple: il a brisé sa
carrière…
B&F: … il est tout de même parti
avec quelques biscuits!
E.-A.D.: D’accord, il a pris 12 millions.
B&F: Je finirais volontiers ma vie
professionnelle avec 12 millions…
E.-A.D.: L’observation est devenue une tarte à la crème, mais je vais néanmoins la répéter:
personne ne s’offusque que Schumacher ait
gagné des centaines de millions, parce qu’il a
mis sa vie en danger.
B&F: Federer ne met pas sa vie en danger,
et il empoche également un nombre
respectable de millions.
E.-A.D.: Pendant combien de temps?
B&F: Les quelques années pendant lesquelles
il les a gagnés doivent lui suffire…
Mais pour revenir aux fonds de pension:
je ne vois pas ce que leur rôle accru en
tant qu’actionnaires a pu changer dans
les conditions de rémunération des
managers.
E.-A.D.: Je le répète, l’entrepreneur de jadis,
qui était le patron, ou les banquiers privés
d’aujourd’hui, qui ne sont certainement pas
les plus pauvres, mettent leurs billes en jeu:
ils encaissent les bénéfices, mais essuient
aussi les pertes. Etant donné que les actionnaires
d’aujourd’hui ne sont plus du tout
enclins au risque, mais cherchent au
contraire par tous les moyens à s’en protéger,
eh bien, si l’on n’avait pas des managers
qui présentent peut-être le défaut d’être
trop payés, l’économie serait presque paralysée.
J’ai également été un temps industriel,
je sais donc un peu de quoi je parle: si
vous gérez en protégeant uniquement les
acquis, vous n’allez nulle part.
B&F: Vous laissez donc entendre que les
rémunérations des managers sont, d’une
certaine manière, liées aux risques
importants qu’ils prennent.
E.-A.D.: Je pense que oui. Sous réserve bien
entendu d’éventuelles exagérations, dont
on peut ensuite parler.
B&F: Marcel Ospel prend-il beaucoup plus
de risques que n’en prenait Philippe de
Weck?
E.-A.D.: C’est une autre question – outre le
fait que la famille de Weck était actionnaire
de l’UBS. Mais j’aimerais en venir à un autre
aspect qui me paraît central: c’est le rôle
des conseils d’administration. Je pense
même que c’est «the crux of the matter», le
noeud de l’affaire. Car si l’on commence à
réglementer les salaires comme on réglemente
les loyers, on arrivera à la même
situation que sur le marché du logement
(s’il n’y a plus d’appartements libres à
Genève, c’est qu’il n’y a plus personne prêt
à investir un franc dans la construction de
logements à louer, à quoi bon, si cela doit
finir comme le Rhino ou d’autres occupations
d’immeubles?) Si l’on se met à fixer des limites aux salaires, eh bien, les gens de
qualité feront autre chose.
B&F: Cela n’explique toujours pas pourquoi
les salaires des grands managers ont
tellement augmenté. Vous dites que c’est
une autre question, mais on pourrait tout
de même y venir.
E.-A.D.: C’est comme tout: ces salaires se
forment sur un marché concurrentiel.
Y a-t-il beaucoup de gens qui voudraient
mener la vie que mènent ces managers?
Demandez à Peter Brabeck de venir parler
quelque part: avant deux ans, ce sera tout
simplement impossible. Ces personnes
vivent avec une planification minutée de
leur emploi du temps et, encore une fois,
mettent leur réputation, leur carrière, etéventuellement leur fortune (quand ils sont
poursuivis comme dans l’affaire Swissair)
en jeu. A quoi s’ajoute le fameux «Filz»,
qui est en quelque sorte l’équivalent du
«complexe militaro-industriel» américain,
dont nous ne sommes en définitive pas
tellement éloignés. Or, quand on se tient
par la barbichette, la surenchère devient
inévitable.
B&F: Le manager est nommé par un
conseil, mais en même temps c’est lui
qui choisit indirectement les membres
de ce conseil…
E.-A.D.: C’est une réalité. J’ai dirigé de 1978à 1988 les opérations suisses d’un grand
cabinet international. Nous avons mené une
grande étude, au début des années 80, (dont
la Bibliothèque nationale nous avait commandé
une dizaine d’exemplaires, parce
qu’elle l’avait trouvée vraiment bien faite)
sur tous les aspects liés au fonctionnement,
au recrutement, à la rémunération, des
conseils d’administration. Au cours d’une
réunion que nous avions eue à Zurich,
animée par des personnalités telles que
Christoph Blocher (qui n’était pas encore
politicien), Peter Spälti, Philippe de Weck,
tout le monde est tombé d’accord pour dire
que notre étude démontrait la justesse du
fait qu’il faut passer à un recrutement
professionnel d’administrateurs qui soient
indépendants, neutres, etc. etc. Vingt-sept
ans plus tard, cela n’a pas beaucoup
changé. Je viens de recruter un administrateur
pour un organisme que je ne décrirai
pas plus avant, vu la confidentialité attachée
à ce mandat. La première personne
que nous avons recrutée répondait en tout
point au cahier des charges que nous
avions établi. Pour un deuxième poste à
repourvoir, diverses manoeuvres ont aboutià ce qu’une deuxième personnalité, présentant
toutes les caractéristiques du «Filz»
mais ne répondant absolument pas au
cahier des charges, soit également nommée.
C’est probablement là, à mon avis, qu’il y a
le plus gros problème. D’un côté, il y a une
réelle pénurie de gens prêts à vivre de cette
façon, à prendre des responsabilités, et
de l’autre, un mode de sélection qui n’est
toujours pas satisfaisant.
B&F: Je me souviens d’un commentaire
publié par la Neue Zürcher Zeitung au
moment où les premiers chiffres relatifs à
la rémunération des grands patrons étaient
sortis: le journaliste notait qu’il n’était pas
sûr que Marcel Ospel aurait refusé le poste
si, au lieu de lui offrir 25 millions, on ne lui
en aurait offert que la moitié.
E.-A.D.: Bien sûr. Mais ce n’est pas en
mettant des règlements que l’on va
résoudre le problème. C’est en améliorant
l’éthique, l’environnement, la prise de
responsabilité. C’est sûr que Marcel Ospel
n’aurait pas refusé. Mais si on lui a offert
davantage, pourquoi aurait-il refusé?
B&F: Vous me direz aussi que dans
la mesure où la position du manager est
devenue plus aléatoire…
E.-A. D.: … elle est nettement plus aléatoire…
B&F: … il est inévitable que les candidats
se protègent par des contrats «béton»
assortis d’indemnités de sortie confortables.
E.-A.D.: Mario Corti a négocié ses 12 millions
avant d’entrer, il ne les a pas demandés en
sortant! Et on les lui a donnés.
B&F: C’est cela qui est le plus fou dans
l’histoire de Swissair.
E.-A.D.: C’est peut-être le plus fou. Mais –
puisque tout le monde parle de cette affaire
en ce moment, restons-y – il est tout de
même évident que si le conseil d’administration,
non seulement sur ce petit chapitre là
mais sur tous les chapitres, avait rempli
son rôle, Swissair existerait peut-être
encore. Lorsqu’on lit certains procèsverbaux
qui sont sortis dans la presse, on
découvre que ce conseil a approuvé sans la
moindre discussion des investissements qui
se chiffraient par centaines de millions,
voire plus d’un milliard, dans des compagnies
aussi hasardeuses que la compagnie
charter allemande LTU par exemple.
B&F: Il y avait probablement, chez Swissair
comme ailleurs, des sous-commissions quiétudiaient à fond les sujets avant de les
présenter au conseil, qui n’avait plus alors
qu’à les ratifier.
E.-A.D.: Bien sûr. En l’occurrence cependant,
il suffisait de lire les journaux pour
savoir que LTU ne marchait pas. Mais revenons
sur ce qui me paraît central dans cette
question des hauts salaires. Je pense que
l’évolution qui s’est produite a tenu au
changement d’actionnariat et au remplacement
de patrons charismatiques et engagés par des fonctionnaires de caisses de pension,
qui ne sont que des administrateurs…
B&F: … qui essaient simplement d’obtenir
la meilleure rentabilité possible!
E.-A.D.: Certes, mais qui n’ont plus du tout
l’esprit d’entrepreneur.
B&F: Est-ce que les acteurs du «private
equity» l’ont?
E.-A.D.: Ah oui, je pense.
B&F: N’ont-ils pas également en tête la
recherche d’une rentabilité maximale?…
E.-A.D.: Y a-t-il beaucoup de sociétés de
private equity qui paient leurs managers
20 millions? A ma connaissance, non.
B&F: Vous ne faites tout de même pas un
lien direct entre l’arrivée des fonds de
pension dans l’actionnariat et les salaires
des hauts dirigeants?
E.-A.D.: Je le risque.
B&F: Comment expliquez-vous alors
l’attitude des responsables de fondations
d’investissement telles qu’Ethos, par
exemple?
E.-A.D.: Dominique Biedermann ne représente
pas tous les fonds institutionnels. Leur
arrivée, encore une fois, a créé une sorte de
vide. C’est une thèse osée, je le sais…
B&F: … elle est en tout cas assez nouvelle!
E.-A.D.: Et je vais m’attirer plein d’ennemis,
c’est certain. Je crois néanmoins qu’elle a un
fond de vérité. Au moment où l’argent qui était entre les mains de quelques personnes
riches est tombé dans celles de grandes
caisses de pension, il s’est produit une véritable
cassure. Regardez la puissance de
Calpers, qui fait et défait les managers! Après
quoi leur carrière est terminée. Vous êtes le
patron de General Motors depuis trois ans,
on vous dit que vous êtes franchement
mauvais et on vous sacque – je simplifie –: où
pensez-vous retrouver un job? Vous vous
mettez à votre compte comme consultant
indépendant. Quand une personnalité qui a
l’autorité, l’aura d’un Sergio Marchione
déclare urbi et orbi que le directeur qu’il vient
de mettre à la porte était très bien mais ne
remplissait aucun des critères liés à sa fonction,
il sera très difficile pour un chasseur de
têtes de prétendre que la personne dont
Sergio Marchione dit qu’elle n’est pas à la
hauteur est en réalité très bien.
B&F: On peut aussi se demander pourquoi
Sergio Marchione l’avait engagée.
E.-A.D.: C’est un autre chapitre. Si vous
voulez que je vous dise un jour pourquoi les
gens devraient utiliser plus souvent les
services d’un chasseur de têtes, ce sera très
volontiers…
Une sorte de vide entrepreneurial s’est créé
avec l’arrivée d’actionnaires «anonymes» et
concernés uniquement par la rentabilité.
Certaines personnes s’engouffrent làdedans,
et le système du «Filz» fait le reste.
Mais je partage l’avis du commentateur de
la NZZ. Si on avait offert à Marcel Ospel
10 millions, je pense qu’il aurait accepté.
B&F: Autre chose: les rémunérations des
grands patrons montent allégrement
lorsque les résultats sont bons, mais ne
baissent jamais lorsqu’ils se détériorent.
Est-ce la conséquence logique de ce que
l’on vient de dire?
E.-A.D.: Je vous avoue que je ne comprends
pas. Dans nos banques privées genevoises,
le salaire de base d’à peu près tous les
cadres n’est pas très élevé en termes relatifs,
de l’ordre de 150 000 à 200 000 francs.
Lorsque les années sont exceptionnelles,
certains collaborateurs parviennent à doubler,
tripler, voire quadrupler leur rémunération.
Mais quand les années ont été mauvaises,
eh bien, leurs patrons appliquent le
règlement, et ceux qui gagnaient 500 000
francs se sont retrouvés avec 150 000 francs.
Cela les a un peu ennuyés, ils ont dû vendre
leur Porsche ou leur résidence secondaire.
Mais ils n’ont pas réclamé. Pour revenir à
votre question, la seule chose que je puisse
constater, c’est qu’il y a probablement
un vice du système. Je ne sais pas à quoi
l’attribuer.
B&F: La pire des choses, avez-vous dit,
serait que l’on se mette à réglementer, à
fixer des plafonds aux rémunérations. C’est
néanmoins la tendance qui se dessine. Que
proposeriez-vous d’autre qui permettrait
d’éviter d’aller dans ce sens?
E.-A.D.: A la fin de la guerre, nous avions un
Parlement de milice qui fonctionnait parfaitement
bien. Soixante ans plus tard, il fonctionne
de moins en moins bien. La gestion
d’un pays devient très complexe…
B&F:… effectivement, les choses sont
devenues beaucoup plus compliquées.
E.-A.D.: Je ne veux pas faire de l’élitisme,
mais tout de même: nous avons des parlementaires
qui sont ou ont été employés de
commerce, sages-femmes, gendarmes, etc.
Je n’ai rien contre ces catégories professionnelles,
mais comment voulez-vous que
ces personnes possèdent le degré d’abstraction
nécessaire aujourd’hui pour gérer
la complexité d’un pays moderne? De
même, il est nécessaire de mettre en place
un cadre qui fasse que les administrateurs
de sociétés répondent à un certain nombre
d’exigences minimums. Et il faudrait interdire,
ou du moins fortement déconseiller,
les conseils croisés.
B&F: C’est surtout cela le problème, me
semble-t-il. Je ne doute pas de la qualité et
de l’expérience des membres du conseil de
l’UBS ou de Nestlé. Ils sont tous bardés de
titres, de diplômes et d’expériences, mais
ils fonctionnent exactement selon ce
système du «Filz» que vous dénoncez.
E.-A.D.: Bien sûr, particulièrement en Suisse.
B&F: Voilà, en effet, une explication: des
gens de valeur, il n’y en a pas beaucoup
dans un tout petit pays.
E.-A.D.: Ce qui nous pose des tas de problèmes
très compliqués. Mais aux Etats-
Unis, qui sont tout de même un pays de
quelque 300 millions d’habitants, les choses
se passent de la même manière.
B&F: On se trouve donc devant une «market failure», un «Marktversagen» du
capitalisme.
E.-A.D.: Tout système a des effets pervers.
En l’occurrence, celui de faire monter les
salaires à des niveaux qui, d’un point de vue
purement social, sont, il est vrai, inacceptables.
B&F: Comment se fait-il que les niveaux
de rémunération auxquels parviennent
certaines stars ou certains grands sportifs
ne choquent pas l’opinion? Personne non
plus ne s’offusque qu’un Bill Gates soit
devenu milliardaire.
E.-A.D.: Il a eu l’habileté de créer une fondation à but philanthropique. Mais surtout, il
avait cette aura d’entrepreneur! Je crois
que, dans notre monde, on a tué ce rôle
d’entrepreneurship traditionnel, et l’arrivée
du private equity est en quelque sorte la
compensation de cet effet pervers. Il y a là
un mouvement qui va probablement rééquilibrer
le système.
B&F: Cela étant, le private equity présente
aussi certaines singularités.
E.-A.D.: Je me suis occupé un certain temps
avec un collègue de Paris à mettre en place
des systèmes de rémunération. Ce collègue,
qui avait une formation de mathématicien et était sorti d’une grande école, essayait précisément
d’en prévoir les effets pervers. Et
l’un de ces effets pervers était qu’une
grande partie de ces paquets monstrueux était constituée d’options.
B&F: J’allais y venir.
E.-A.D.: Or, les options peuvent valoir beaucoup,
mais elles peuvent tout aussi bien ne
plus rien valoir. Le fonctionnement de la
Bourse est parfois assez spécial: une entreprise
peut traverser une mauvaise passe et
son action ne descendre que très peu, ou
pas du tout, on ne sait pas pourquoi. De
sorte que le manager exerce ses options et
empoche plusieurs millions au moment
précis où la société fait des millions de
pertes; tout le monde hurle, et pourtant ce
n’est pas lui qui a fait le cours.
B&F: Il s’est produit toute une série de
scandales, aux Etats-Unis mais aussi en
Suisse, à propos de la modification a
posteriori de la date à laquelle ces stockoptions
prenaient effet.
E.-A. D.: Ce n’est tout simplement pas acceptable.
A l’inverse, je me rappelle du cas d’un
chef d’entreprise à Genève dont le contrat
d’engagement prévoyait qu’il recevrait un
certain pourcentage du bénéfice au cas où il
réussirait à en dégager un (l’entreprise en question était au bord du dépôt de bilan). Au
bout de deux ans, ce manager réussit à
redresser complètement la situation; sa participation,
selon les clauses de son contrat,
s’élevait dès lors à 350 000 francs. Comme les
administrateurs qui étaient à la tête de cette
entité étaient un peu fonctionnaires, ils refusèrent
de les lui payer. Cette exagération me
paraît tout aussi condamnable que celle qui
consiste à faire bouger les dates d’une
option. Mais je reviens à mon propos: si les
conseils d’administration sont bien faits, il y
a un comité d’audit ou un comité de rémunération
qui a l’oeil sur ces questions.
B&F: N’y a-t-il pas aussi, dans l’organisation
de la gouvernance des entreprises, une
sorte de conflit de mission pour le conseil
d’administration, qui d’un côté doit évidemment
surveiller, contrôler, au besoin mettre à la porte le manager qui a failli à sa tâche,
mais de l’autre doit aussi l’épauler, le
conseiller, le guider?
E.-A.D.: Il est vrai également que, par
rapport au résultat de l’entreprise, la rémunération
du dirigeant, en tant que telle, n’est
pas forcément disproportionnée. Ce que
gagne Daniel Vasella n’est qu’une infime
partie des bénéfices de Novartis. C’est en
tout cas beaucoup moins que ce que reçoit
l’actionnaire majoritaire d’une telle entreprise.
Sans compter qu’une bonne partie de
sa rémunération lui est versée en options.
Je le répète, nous nous trouvons en présence
d’un effet du capitalisme qui est
pervers aux yeux de l’opinion publique.
Mais si les managers étaient propriétaires
de leurs entreprises, ils gagneraient des milliards
et personne ne s’en offusquerait.
B&F: On ne se préoccupe pas trop, en
effet, des dividendes que touchent les
familles héritières des fondateurs de Roche.
E.-A.D.: En effet. Et l’on n’entend pas non
plus parler de ce que gagnent certains
grands banquiers…
B&F: … alors qu’il est très facile d’en évaluer les ordres de grandeur, puisque la
Banque nationale publie de façon détaillée
les résultats globaux des banquiers privés
et que l’on connaît le nombre de leurs
associés.
E.-A.D.: Cela fait beaucoup d’argent, en
effet. Ma thèse n’est donc pas si farfelue que ça: on a reporté sur les managers professionnels
le modèle de fonctionnement qui était celui des entrepreneurs capitalistes.
Et comme ces managers ne sont pas propriétaires
(on leur donne certes des
options, mais qui ne représentent jamais
qu’une proportion minuscule du capital),
les sommes importantes qu’ils gagnent
heurtent l’opinion, qui ne dirait rien s’ils étaient de véritables entrepreneurs au sens
historique du terme.
B&F: C’est vrai aussi que, pour les administrateurs
d’une société, il est rassurant
d’offrir un maximum pour obtenir le meilleur
manager; ainsi, on ne pourra pas leur reprocher
d’avoir choisi un mauvais candidat.
E.-A.D.: Et l’on évite aussi qu’il s’en aille.
B&F: Marcel Ospel ne voudra pas s’en
aller…
E.-A.D.: Il y a encore autre chose. On monte
en épingle cette affaire des hautes rémunérations,
dont on peut comprendre qu’elles
choquent l’homme de la rue. Mais en réalité,
combien sont ces dirigeants qui gagnent
des fortunes? Ils ne sont tout de même pas
des milliers, même pas des centaines. On se
focalise sur quelques cas isolés. En plus, le
voeu le plus cher de ces managers serait de
devenir propriétaires, mais comme cela
n’est plus possible, on leur donne des
options, qui font parfois des miracles.
Bref, on peut prendre le problème dans tous
les sens, on retombe toujours sur cette évidence:
depuis que l’on a dissocié la fonction
d’entrepreneurship de la possession des
entreprises, qui a passé entre les mains de
gens qui ont à coeur de garantir les retraites
des gens qui travaillent dans ces entreprises
mais n’ont pas à coeur que ces entreprises
réussissent, le système a déraillé.
B&F: L’entrepreneur de jadis pouvait risquer
gros et perdre tout. Tandis que dans le
système actuel, le manager risque peutêtre
son job, mais ne perd pas tout, si l’on
songe aux parachutes dorés dont il est
harnaché…
E.-A.D.: Je suis d’accord. Mais il perd quand
même, éventuellement, la suite de sa carrière.
Qu’est devenu un Lukas Mühlemann,
qui est un homme franchement brillant? Je
ne pense pas qu’on le reverra de sitôt à la
tête d’une grande entreprise. Il vit certes
confortablement – c’est moins pénible de
vivre en millionnaire déchu qu’en entrepreneur
ruiné – mais vous savez comme moi
que l’argent n’est pas tout. Je me souviens
d’une émission de la TV romande où l’on
voyait de grands sportifs, des Roland
Colombin, des Madeleine Berthod, qui
autrefois étaient tous les jours dans les
journaux, et gagnaient pour l’époque pas
mal d’argent. L’un était devenu conducteur
de pelle mécanique, l’autre vendait des
pantoufles à Verbier dans son magasin
de sport. Quelque part, cela doit faire mal
aussi. Je crois que si l’on avait des conseils
d’administration professionnels, sans «Filz»,
les choses se passeraient autrement.
Philippe de Weck disait à l’époque: «On ne
devrait jamais nommer dans un conseil
quelqu’un qui a besoin de ses honoraires
d’administrateur.» Je ne veux pas être
méchant, mais on nomme souvent comme
administrateurs d’ex-politiciens qui seraient
drôlement ennuyés s’ils ne touchaient
pas leurs jetons de présence du conseil
d’administration de la banque cantonale de
Piogre.
B&F: Je ne pense pas que les administrateurs
de Novartis ou de Nestlé aient
réellement besoin de leurs honoraires
d’administrateurs.
E.-A.D.: Non, mais ce sont peut-être là de
bons conseils d’administration. D’ailleurs,
Peter Brabeck gagne beaucoup moins que
les autres. Qui sait, ce pourrait être la
preuve que le conseil d’administration de
Nestlé est beaucoup plus professionnel que
les autres…
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